Un musée et des outils de développement pour la tapisserie d'Aubusson, Patrimoine culturel immatériel de l'humanité

Au XXe siècle

Left Right

Les mains – tapisserie (laine) – 2,20 m x 2,80 m – carton de Le Corbusier – atelier Picaud (Aubusson 1951) – Musée départemental de la tapisserie – cliché R. Godrant

Thermidor – tapisserie (laine) – 2 m x 2,95 m – carton de Dom Robert – atelier Goubely (Aubusson 1975) – Musée départemental de la tapisserie – cliché R. Godrant

Le Temps – tapisserie (laine) – 5,55 m x 5,22 m – carton Jean Lurçat – manufacture Tabard (Aubusson 1958) – Musée départemental de la tapisserie – cliché R. Godrant

La Fée des bois – tapisserie (laine et soie) – 3,50 m x 2,50 m – carton Antoine Jorrand – manufacture Croc-Jorrand (Aubusson, 1909) – Musée départemental de la tapisserie – cliché R. Godrant

Le 20e siècle est une période de bouleversements. Des institutions comme l’École nationale des Arts Décoratifs d’Aubusson ou des fortes personnalités comme Marie Cuttoli (collectionneuse et éditrice textile) y jouent un rôle de premier plan. Mais l’histoire a surtout retenu un nom : le peintre Jean Lurçat, fondateur du renouveau de la tapisserie au 20e siècle.

L’École nationale des Arts décoratifs d’Aubusson

Pour relancer la tapisserie, l’État décide d’amener des créateurs contemporains à Aubusson. En 1884, l’école municipale des arts est « nationalisée ». Son directeur, Auguste Louvrier de Lajolais (1829-1908), également directeur des écoles de Paris et Limoges, fonde la pédagogie sur l’étude des modèles anciens et l’adaptation de la plante et de la fleur aux compositions ornementales. L’École dispense des cours de tissage de basse lisse, de haute lisse et de broderie « sarrasine ». Des cartons d’artistes sont tissés : Pierre-Victor Galland (1822-1892), peintre décorateur ; Charles Genuys (1852-1928), architecte en chef des monuments historiques ; Henry de Waroquier (1881-1970), peintre et graveur, professeur à l’école Estienne à Paris. L’école est réformée après la première guerre mondiale. Antoine Marius-Martin (1869-1955), directeur de 1917 à 1930, repense la pédagogie : réduction du nombre de couleurs, travail avec des fils plus gros (moins nombreux au cm), mise au point d’un système de carton numéroté avec pour chaque couleur un code chiffré. Son successeur, Élie Maingonnat (1892-1966), poursuit jusqu’en 1958 la même dynamique, avec dès 1937 l’artiste Jean Lurçat et ses suiveurs. Par la suite, Michel Tourlière (1925-2004) fait construire le bâtiment actuel de l’école, avec le projet d’une institution appuyée sur l’excellence de la formation de lissier et une grande ouverture à l’international. Dans les années 1990, l’école, fusionnée avec celle de Limoges, s’engage dans le cadre d’une concurrence européenne des écoles de création, ne retenant pas la perspective du design textile comme évolution possible de l’enseignement de la tapisserie. Les ressources pédagogiques sont transférées à Limoges, aboutissant à la fermeture inéluctable de l’établissement. Depuis 2010, l’École accueille à nouveau une formation de lissiers et attend sa restructuration (2013-2014) pour accueillir les nouveaux espaces du musée de la tapisserie et de la Cité internationale de la tapisserie et de l’art tissé.

Le rôle de Marie Cuttoli

Marie Cuttoli (1879-1973) ne s’intéresse pas aux artistes « officiels » de l’École nationale de Arts décoratifs à Aubusson. Profitant de la nomination de son mari, Paul Cuttoli, comme Préfet en Algérie, elle y installe une manufacture de tapis, Myrbor. Elle confie la création des modèles à des artistes contemporains (Fernand Léger, Jean Lurçat). À partir de 1928, cette collectionneuse des avant-gardes du début du 20e siècle fait réaliser des tapisseries d’Aubusson. Elle passe commande à des artistes qu’elle collectionne : Lurçat, Rouault, Picasso, Braque, Le Corbusier, Dufy, Coutaud, etc. Elle fait notamment travailler l’atelier Marcelle Delarbre à Aubusson. Les tissages sont destinés à sa collection parisienne, ou aux États-Unis où elle organise une importante exposition itinérante. Cette exposition et les catalogues qui l’accompagnent développent une clientèle américaine sensibilisée à la tapisserie des peintres de l’avant-garde française.

Jean Lurçat : le renouveau de la tapisserie

Au début du 20e siècle, Jean Lurçat réalise des aquarelles que sa mère puis sa femme transforment en grands canevas (point à l’aiguille). Alors connu comme peintre, il dessine des tapis pour Marie Cuttoli, puis un premier carton de tapisserie tissé à Aubusson en 1931. En 1939, le directeur des Manufactures nationales, Guillaume Janneau, lui confie la commande d’un ensemble mobilier et tapisserie (tissé aux Gobelins), et une mission à Aubusson : trouver un nouveau genre de décor dans lequel les gens se sentent « chez eux », avec une grande attention portée à l’expression de la forme et au style de la tapisserie « qui est du tissu avant d’être un décor ». Les modèles créés sont remarqués par la force inédite de leur expression et par leurs couleurs vives et peu nombreuses. Lurçat devient le fondateur du renouveau du medium tapisserie. Influencé par les fauves, les cubistes puis les surréalistes, ses représentations sont avant tout symbolistes. Il crée des centaines de pièces, dont certaines sont devenues identitaires, comme ses soleils ou ses coqs.
 

Lurçat et ses suiveurs

En amenant Dom Robert à la tapisserie, Jean Lurçat presse l’étonnante carrière de cet artiste qui remporte un grand succès auprès des visiteurs. La célébrité de Lurçat attire de nombreux artistes : Wogensky, Tourlière, Saint-Saëns, dont les qualités de fresquistes intéressaient Lurçat. René Perrot et Mario Prassinos ont également été sensibilisés à sa tapisserie. L’influence du « maître » est telle, que certains ont du mal à trouver leur propre voie : on a par exemple reproché à Picart Le Doux certains effets de ses compositions, trop proches de ceux de Lurçat. Un style est apparu, apprécié des critiques d’art et des collectionneurs. L’activité des ateliers d’Aubusson se relance et ce nouveau rayonnement attire. Des peintres comme Lagrange, Jullien, Matégot, ou Maurice André découvrent le dessin pour la tapisserie. Cette fructueuse émulation est à l’origine de nouvelles installations d’ateliers, même si la réponse aux multiples commandes est assurée par les manufactures « historiques ».
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

…Et maintenant